02 décembre, 2008

Textes de KHALIL GIBRAN


LE TEMPS

Et un astronome dit, Maître, qu'en est il du Temps ?
Et il répondit :
Vous voudriez mesurer le temps qui est sans mesure et incommensurable. Vous voudriez adapter votre conduite et même diriger le cours de votre esprit selon les heures et les saisons.
Du temps vous voudriez faire un ruisseau et le regarder couler, assis sur sa rive.
Pourtant l’intemporel en vous est conscient de l'intemporalité de la vie,
Et sait qu'aujourd'hui n'est que la mémoire d'hier, et demain le rêve d'aujourd'hui.
Et que ce qui en vous chante et contemple est encore retenu dans les limites de ce premier instant qui dispersa les étoiles dans l’espace.
Qui de vous ne sent pas que sa puissance d'amour est sans limites ?
Et pourtant, qui ne sent que ce même amour, bien qu'illimité, inclus au centre de son être, ne va pas d'une pensée d'amour à une pensée d'amour, ni d'actes d'amour à d'autres actes d'amour ?
Et le temps n’est-il pas, comme l’amour, indivisible et immuable ?
Mais si dans votre pensée, il vous faut mesurer le temps en saisons, que chaque saison englobe toutes les autres saisons,
Et que le présent embrasse le passé avec sa mémoire, et le futur avec convoitise.

LA RELIGION

Et un vieux prêtre dit,
Parle nous de Religion.
Et il dit :
Ai-je parlé aujourd'hui d'autre chose ?
La religion n'est elle pas toute action et toute réflexion,
Et tout ce qui n'est ni action ni réflexion, mais merveille et surprise jaillissant sans cesse de l'âme, même alors que la main taille la pierre ou tend le métier ?
Qui peut distinguer sa foi de ses actes ou sa conviction de ses occupations ?
Qui peut étaler ses heures devant lui et dire, "Ceci est pour Dieu et ceci pour moi même ; ceci pour mon âme et ceci pour mon corps" ?
Toutes vos heures sont des ailes qui battent à travers les airs entre soi et soi.
Celui qui porte sa moralité comme son plus beau vêtement ferait mieux d'aller nu.
Le soleil et le vent ne feront pas d'accroc dans sa peau.
Et celui qui règle sa conduite sur des principes moraux met en cage son oiseau chanteur.
Le plus libre, ce n'est pas le chant qui s'échappe des barreaux et des grilles.
Et celui pour qui la dévotion est une fenêtre, à ouvrir mais aussi à fermer, n'a pas encore visité la maison de son âme aux fenêtres ouvertes, de l'aurore à l'aurore.
Votre vie de chaque jour est votre temple et votre religion.
Lorsque vous y entrez, prenez vous tout entier avec vous.
Prenez la charrue et la forge et le maillet et le luth,
Les objets que vous avez façonnés par nécessité ou par plaisir.
Car en votre rêverie vous ne pouvez vous élever au dessus de vos réalisations ni tomber plus bas que vos échecs.
Et prenez avec vous tous les hommes :
Car en votre dévotion vous ne pouvez voler plus haut que leurs espoirs ni vous abaisser plus bas que leur désespoir.
Et si vous voulez connaître Dieu, ne vous posez pas en interprète d'énigmes.
Regardez plutôt autour de vous et vous Le verrez, jouant avec vos enfants.
Et regardez vers l'espace ; vous Le verrez marchant sur un nuage, les bras ouverts au milieu des éclairs et descendant en pluie.
Vous Le verrez souriant parmi les fleurs, puis se levant et agitant ses mains dans les arbres.

LA MORT

Alors Almitra parla, disant,
Nous voudrions maintenant t'interroger sur la Mort.
Et il dit :
Vous voudriez connaître le secret de la mort.
Mais comment le trouverez vous si vous ne le cherchez pas au cœur de la vie ?
Le hibou, aveugle au jour et dont la vue se limite à la nuit, ne peut vous dévoiler le mystère de la lumière.
Si vous voulez vraiment apercevoir l'âme de la mort, ouvrez grand votre cœur au corps de la vie.
Car la vie et la mort sont un, comme sont un le ruisseau et la mer.
Votre connaissance silencieuse de l'au delà repose au plus profond de vos espoirs et de vos désirs;
Et comme la graine qui rêve sous la neige, votre cœur rêve de printemps.
Ayez foi en vos rêves, car c'est en eux que se cache la porte de l'éternité.
Votre crainte révérencielle de la mort est pareille au tremblement du berger devant le roi qui va poser sa main sur lui pour l'honorer.
Sous ce tremblement, le berger n'est-il pas heureux de ce qu'il va porter la marque du roi ?
Mais n'en est il pas moins conscient de son tremblement ?
Car qu'est ce que mourir sinon rester nu dans le vent et se fondre dans le soleil ?
Et qu'est ce que cesser de respirer sinon libérer son souffle de ses marées agitées pour qu'il sélève et se répande et cherche Dieu à son aise ?
C'est seulement lorsque vous aurez bu à la rivière du silence que vous pourrez vraiment chanter.
Et quand vous aurez atteint le sommet de la montagne, alors vous pourrez commencer à grimper.
Et quand la terre exigera vos membres, alors vous pourrez vraiment danser.

Extraits de Le Prophète de Khalil Gibran, Ed. Livre de poche, traduit de l'anglais par Janine Levy.

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